La méthode scientifique

Le tri de la réalité, le choix des phénomènes sur lesquels concentrer ses efforts constituent une étape fondamentale de la démarche scientifique. Les plus grands scientifiques sont ceux qui ont su le mieux exercer cet art, pour aller à l’essentiel en négligeant l’insignifiant.

Ce va-et-vient incessant entre l’observation et la théorie est à la base de la méthode scientifique.

Les chercheurs sont conservateurs par nature. Ils n’aiment pas que d’un jour à l’autre des théories nouvelles viennent chambouler des connaissances acquises au prix de tant d’efforts. La nouveauté émerge difficilement.

Ainsi, en l’an 1666, Newton unifia le ciel et la Terre en démontrant que c’est la même gravitation universelle qui dicte le mouvement des planètes autour du Soleil et celui d’une pomme qui tombe dans le verger. Le paradigme newtonien remplaça alors le paradigme aristotélicien – Aristote pensait que le ciel et la Terre étaient régis par des lois différentes – qui avait dominé la pensée occidentale pendant les quelque vingt siècles précédents.

Pourtant, à la fin du XIXe siècle, la physique était de nouveau en crise : dans le paradigme newtonien où le temps et l’espace étaient universels, nul ne pouvait comprendre pourquoi la vitesse de la lumière demeurait obstinément constante, quel que soit le mouvement de l’observateur. On l’a vu, Einstein apporta la solution avec sa théorie de la relativité développée entre 1905 et 1915 : le temps et l’espace ne sont plus les mêmes pour tout le monde, mais varient en fonction du mouvement de l’observateur et de l’intensité du champ gravitationnel dans lequel il est situé. Plus d’un siècle plus tard, le paradigme einsteinien est toujours valable.


La beauté d’une théorie

Un physicien chinois pourra vanter les mérites de la relativité générale aussi bien que son homologue français.

Henri Poincaré : « Je parle de la beauté intime qui vient de l’ordre harmonieux des parties et qu’une intelligence pure est capable d’appréhender. » Et il décrit ainsi la beauté mathématique : « On peut s’étonner de voir convoquer la sensibilité à propos de démonstrations mathématiques, qui, semble-t-il, ne peuvent intéresser que l’intelligence. Ce serait oublier le sens de la beauté mathématique, de l’harmonie des nombres et des formes, de l’éloquence géométrique. C’est un véritable sens esthétique que tous les vrais mathématiciens connaissent. Et c’est bien là de la sensibilité.»

Le physicien allemand Werner Heisenberg abonde dans son sens : « Si la nature nous conduit à des formes mathématiques d’une grande simplicité et beauté – par le mot « formes », je veux dire des systèmes cohérents d’hypothèses, d’axiomes, etc. – et que personne n’a entrevues auparavant, nous ne pouvons nous empêcher de penser qu’elles sont vraies, qu’elles révèlent un aspect réel de la nature… Vous avez dû le sentir aussi : la simplicité presque effrayante et la totalité des interconnexions que la nature étale soudain devant nous et pour lesquelles nous n’étions pas du tout préparés.»

Albert Einstein lui-même écrit à la fin de son premier article sur la relativité générale : « Toute personne qui comprendra cette théorie ne pourra échapper à sa magie. » « Ordre harmonieux », « simplicité », « cohérence », « magie » : autant de définitions que de grands pratiquants de la science donnent de la beauté.

La théorie de la relativité générale d’Einstein est, de l’avis de tous les spécialistes, l’édifice intellectuel le plus beau jamais construit par un esprit humain. Et cela parce qu’elle est inévitable.
« L’attrait principal de la théorie réside dans le fait qu’elle se suffit à elle-même. Qu’une seule de ses conclusions soit invalidée et il faut abandonner la théorie. La modifier sans détruire toute la structure est impossible. »

C’est un sentiment comparable à celui que l’on éprouve à l’audition d’une fugue de Bach : pas une note n’aurait pu en être changée sans en rompre l’harmonie.

La deuxième qualité d’une belle théorie, c’est qu’elle se doit d’être simple. Il ne s’agit pas ici de la simplicité des équations dans la théorie (les mathématiques dans la relativité sont assez compliquées comparées à celles de la théorie de la gravité newtonienne), mais de celle des idées qui la sous-tendent. Cette simplicité est aussi souvent appelée « élégance ». Par exemple, l’univers héliocentrique de Nicolas Copernic où les planètes tournent autour du Soleil est beaucoup plus simple et élégant que l’univers géocentrique de Ptolémée où la Terre occupe la place centrale et où les planètes se déplacent sur des épicycles.

« Tout ce qui n’est pas nécessaire est inutile. » Dans l’histoire des sciences, chaque fois qu’une théorie initialement simple a dû être complexifiée pour rendre compte de nouvelles données (comme la théorie géocentrique où Ptolémée devait ajouter de plus en plus d’épi-cycles pour expliquer les observations plus précises des mouvements des planètes), celle-ci s’est révélée erronée.

D’après Heisenberg, « la Beauté est la conformité des parties les unes avec les autres et avec le Tout».
Ainsi, la théorie de la relativité est belle parce qu’elle a connecté et unifié des concepts fondamentaux de la physique jusque-là totalement distincts : le temps et l’espace, la masse et l’énergie, la matière et le mouvement.

Inévitable, simple et conforme au Tout : tels sont les traits d’une belle théorie.


L’univers déterministe et réductionniste de Newton et de Laplace

Pour Newton, l’univers n’était qu’une immense machine composée de particules matérielles inertes, obéissant servilement et aveuglément à des forces extérieures, et totalement dépourvu de créativité. L’univers était une mécanique bien huilée, une horloge réglée avec précision et qui, une fois remontée, fonctionnait d’elle-même selon des lois strictement déterministes.

De même que la foi était reléguée au second plan par la raison, le temps n’avait plus de place, le futur étant contenu dans le présent et le passé. Le Grand Livre était somme toute déjà écrit, et pour reprendre les mots du chimiste belge Ilya Prigogine : « Dieu était réduit au simple rôle d’un archiviste tournant les pages du livre cosmique. »
Tout était irrémédiablement fixé à l’avance, aucune surprise n’était permise. Ce qui fit dire à Hegel : « Il n’y a jamais rien de nouveau dans la nature ! »


L’intrusion du temps et de l’histoire

Dans cette nouvelle vision du monde, le réel est construit, à tous les niveaux, par l’action conjuguée du déterminé et de l’indéterminé, du hasard et de la contingence. Le fortuit et le nécessaire sont tous deux des outils indispensables dans la panoplie de la nature.

Les lois et constantes physiques fixées dès les premiers instants de l’univers aiguillent celui-ci vers une complexité toujours croissante. Depuis 13,7 milliards d’années, à partir d’un vide rempli d’énergie, la nature a engendré successivement particules élémentaires, atomes, molécules, chaînes d’ADN, bactéries et tous les êtres vivants, dont l’homme. Sur cet immense canevas déterminé par les lois physiques, la nature a su utiliser le fortuit pour inventer et créer la complexité. L’aléatoire lui donne la liberté nécessaire pour innover, pour élargir le champ des possibles défini par le cadre souvent trop restreint des lois physiques, et satisfaire son besoin d’innover et de créer. Tout est mis à contribution : hasard et nécessité, événements aléatoires et lois déterministes.
C’est pourquoi le réel ne pourra être décrit complètement par les seules lois de la physique.

Pour expliquer l’apparition de l’homme, nous pouvons invoquer le fameux astéroïde tombé sur la Terre il y a soixante-cinq millions d’années, mais nous ne disposerons jamais d’informations suffisantes pour expliquer pourquoi cet astéroïde est venu percuter notre planète juste à ce moment-là.


Le chaos donne de la liberté à la nature

Les lois physiques perdirent elles-mêmes de leur rigidité. Avec le développement de la théorie du chaos, l’imprévisibilité et l’indéterminisme firent une entrée fracassante dans le monde macroscopique.

Au credo déterministe de Laplace, le mathématicien Henri Poincaré, l’un des pionniers de la théorie du chaos, répondit de la façon suivante : « Une cause très petite, qui nous échappe, détermine un effet considérable que nous ne pouvons pas ne pas voir ; nous disons alors que cet effet est dû au hasard. Si nous connaissions exactement les lois de la Nature et la situation de l’univers à l’instant initial, nous pourrions prédire exactement la situation de ce même univers à un instant ultérieur. Mais, lors même que les lois naturelles n’auraient plus de secret pour nous, nous ne pourrions connaître la situation initiale qu’approximativement. Si cela nous permet de prévoir la situation ultérieure avec la même approximation, c’est tout ce qu’il nous faut. Nous disons que le phénomène a été prévu, qu’il est régi par des lois. Mais il n’en est pas toujours ainsi, il peut arriver que de petites différences dans les conditions initiales en engendrent de très grandes dans les phénomènes finaux ; une petite erreur sur les premières produirait une erreur énorme sur les derniers. La prédiction devient impossible.»

Le chaos se rattache plutôt à une notion d’imprévisibilité à long terme. Par exemple, prévoir le temps qu’il fera dans plus d’une semaine est impossible, car les modèles météorologiques dépendent de manière très sensible des conditions initiales.
l’« effet papillon », selon lequel le battement d’ailes d’un papillon à la Réunion peut causer un orage à Paris.
Avec la science du chaos, les objets de la vie de tous les jours deviennent des objets d’étude légitimes : les volutes sinueuses d’une cigarette, un drapeau qui claque au vent, les bouchons interminables sur une autoroute, les gouttes d’eau qui tombent d’un robinet mal fermé, les irrégularités cardiaques ou encore les fluctuations de la Bourse sont des phénomènes qui peuvent être décrits par la théorie du chaos.

Parce qu’une poussière dans l’essence fait tomber sa voiture en panne, une femme rate son avion et échappe à la mort lorsque cet avion s’écrase dans l’océan quelques heures plus tard. Parce que le général de Gaulle a fait un discours à Phnom Penh, je me suis retrouvé en Californie à utiliser le plus grand télescope du monde et suis devenu astronome ! les événements apparemment les plus insignifiants et des circonstances imperceptiblement différentes peuvent donc changer le cours d’une vie.

Le monde ne peut plus être expliqué seulement par ses éléments constitutifs (quarks, chromosomes ou neurones), mais doit être appréhendé dans sa globalité. En faisant s’écrouler le bastion du déterminisme, cette théorie rend à la nature sa liberté et lui permet d’exercer sa créativité pour générer la beauté du monde.


Le flou quantique

Avec l’avènement de la mécanique quantique au début du XXe siècle, un vent de liberté souffla aussi sur le monde des atomes. Et à l’ennuyeuse certitude déterministe se substitua la stimulante incertitude du flou quantique.

Le physicien Werner Heisenberg découvrit que la nature suit un « principe d’incertitude » à l’échelle atomique et subatomique : l’information que nous pourrons recueillir d’une particule élémentaire ne pourra jamais être complète.

Soit nous mesurons la position d’un électron avec une grande précision, auquel cas nous renonçons à connaître précisément sa vitesse, soit nous observons sa vitesse et acceptons que sa position reste imprécise, mais nous ne pouvons connaître avec exactitude à la fois sa vitesse et sa position.

Cette indétermination ne vient pas du fait que nous manquions d’imagination dans nos calculs, ou de ce que nos appareils de mesure ne soient pas assez sophistiqués, c’est une propriété fondamentale de la nature. Parce que l’information que nous pourrons recueillir d’une particule sera toujours incomplète, son avenir exact, qui dépend de cette information, nous sera à tout jamais inaccessible.

Encore une fois, la vision de Laplace d’un univers à la mécanique parfaitement huilée, où le passé, le présent et le futur de chaque atome peuvent être appréhendés par l’intelligence humaine, se brise.
Il y aura toujours une part de flou et de hasard dans le destin des atomes. À l’échelle atomique, la nature nous demande d’être tolérants et de renoncer au vieux rêve humain du savoir absolu.

Parce qu’une particule ne pourra jamais nous livrer simultanément le secret de sa position et celui de son mouvement, nous ne pourrons jamais parler d’une trajectoire d’une particule comme nous parlons de l’orbite de la Lune autour de la Terre.

Dans un atome, un électron ne se contente pas de suivre sagement une seule orbite, mais peut être partout à la fois. Par quel prodige ? En revêtant son autre visage, car l’électron, le photon, ou toute autre particule, possèdent une double personnalité : ils sont à la fois particule et onde. La particule, quand elle est onde, peut se propager et occuper tout entier l’espace vide de l’atome, comme des ondes circulaires causées par une pierre qu’on lance se propagent et occupent toute la surface d’un étang. L’onde de la particule, telles les vagues de l’océan, possède une très grande amplitude aux crêtes et une amplitude bien moindre aux creux. Elle peut être considérée comme une onde de probabilité : j’ai beaucoup plus de chances de rencontrer l’électron aux crêtes qu’aux creux, mais, même aux crêtes, je ne serai jamais certain qu’il sera au rendez-vous.

La certitude est expulsée du monde atomique et subatomique et le hasard entre en force. Les prédictions de la mécanique quantique, qui accorde un rôle majeur au hasard, ont été invariablement confirmées par les expériences en laboratoire. C’est le fait qu’elle soit efficiente qui permet à votre ordinateur portable ou à votre équipement stéréo de fonctionner.


L’alliance retrouvée entre l’homme et l’univers

La mécanique quantique a affranchi la matière de ses chaînes au niveau atomique et subatomique : elle y a remplacé la machine déterministe de Newton par un monde merveilleux d’ondes et de particules gouverné non plus par les lois rigides et contraignantes de la causalité, mais par celles, libératrices, du hasard.

Le flou quantique et le chaos libèrent la matière de son inertie. Ils permettent à la nature de donner libre cours à sa créativité. Son destin est « ouvert », son futur n’est plus déterminé exclusivement par son présent et son passé.

La mélodie n’est plus composée une fois pour toutes. Elle s’élabore au fur et à mesure.

la nature se montre spontanée et ludique en jouant avec les lois naturelles pour créer de la nouveauté.
Le Grand Livre cosmique n’est pas déjà composé, il reste à écrire.

De même, alors que, longtemps après la révolution industrielle, la matière (le fer, le charbon, etc.) constituait la richesse principale des nations, je pense que désormais celle-ci viendra non plus tant de l’exploitation de la matière que de la maîtrise des techniques de transfert de l’information (Internet en est l’exemple le plus frappant) et des stratégies d’organisation. Le monde matériel des particules inertes a ainsi cédé la place à un monde vibrant de jaillissements issus de l’esprit, restaurant l’ancienne alliance entre l’homme et la nature.

John Kates:
« Tous les charmes ne s’envolent-ils pas
Au simple contact de la froide philosophie ?
Il y eut un majestueux arc-en-ciel dans le ciel :
En connaissant sa nature et sa texture
Nous le réduisons à une chose ordinaire.
La philosophie coupe les ailes des anges ;
En conquérant tous les mystères,
Elle vide l’air des fantômes et les mines des gnomes,
Et détruit l’arc-en-ciel»

Walt Whitman:
« J’ai entendu le savant astronome,
J’ai vu les formules, les calculs, en colonnes devant moi,.
J’ai vu les graphiques et les schémas,
Pour additionner, diviser, tout mesurer ;
J’ai entendu, de mon siège, le savant astronome
Donner sa conférence sous les applaudissements,
Et soudain j’ai ressenti un étrange vertige, une lassitude infinie ;
Alors je me suis éclipsé sans bruit ; je suis sorti Seul dans la nuit fraîche et mystérieuse, Et de temps à autre,
Dans un silence total, j’ai levé les yeux vers les étoiles. »

j’affirme que le savoir ne tue ni la poésie ni le mystère, et encore moins la beauté.
La science nous permet de nous connecter au monde tout autant que l’art, la poésie et la spiritualité.

Carlo Rubbia : « Lorsque nous contemplons un phénomène physique particulier, tel un ciel nocturne rempli d’étoiles, nous sommes profondément émus et nous avons l’impression de recevoir un message de la nature qui nous transcende. Ce même sentiment d’émerveillement est ressenti au centuple par les scientifiques, car ils ont l’expertise nécessaire pour contempler le phénomène de l’intérieur. La beauté de la nature, vue de l’intérieur et en ses termes les plus essentiels, est encore plus parfaite que vue de l’extérieur. »

La science n’arrivera jamais à dissiper tous les mystères. Elle est caractérisée par une sorte de régression infinie. Derrière chaque réponse se cachent de multiples questions. La quête scientifique n’a pas de fin et, à mesure que le chercheur s’approche du but, celui-ci recule d’autant.

Richard Feynman:
« À chaque fois que nous examinons un problème en profondeur, le même frisson, le même émerveillement et le même mystère ne cessent de revenir. Plus nous en savons, et plus le mystère s’épaissit, nous incitant à pénétrer encore plus en profondeur. Avec plaisir et confiance, et sans crainte d’une réponse peut-être décevante, nous retournons chaque nouvelle pierre pour découvrir une étrangeté inimaginable qui nous conduit à d’autres questions et d’autres mystères encore plus merveilleux – certainement une grande aventure! »


Ce que je crois : le quantum et le lotus


La science n’a rien à dire sur la manière de conduire notre vie

la science n’a rien à dire sur la façon de mener notre existence et de vivre en société.
Elle ne suffit pas pour nous rendre heureux.
Il n’y a qu’à observer la population des pays les plus avancés scientifiquement.

La science moderne a énormément contribué à alléger notre quotidien, mais elle ne peut pas nous offrir le bien-être moral.
C’est seulement en nous transformant intérieurement que nous pouvons espérer atteindre la sérénité et le bonheur.

Seule, la science est inapte à développer en nous les qualités humaines indispensables à ce bonheur, car par elle-même elle est incapable d’engendrer la sagesse.

Naïvement, je pensais que les compétences et la créativité des plus grandes sommités scientifiques que j’y côtoyais faisaient d’eux des êtres supérieurs à tout point de vue, en particulier sur le plan des relations humaines. J’ai été amèrement déçu. On peut être un très grand scientifique, un génie dans son domaine, tout en restant le plus médiocre des individus dans la vie courante.

C’est le cas, par exemple, de Newton qui est sans doute, avec Einstein, le plus grand physicien qui ait jamais vécu. Alors que l’intellect de Newton était aussi vaste que l’univers, que son esprit embrassait la totalité du cosmos, sa personnalité était l’une des plus étriquées et mesquines qui soient.
Il a accusé à tort le savant allemand Gottfried Leibniz de lui avoir volé l’invention du calcul infinitésimal alors que celui-ci l’avait conçu de manière indépendante.
il a traité de façon éhontée ses rivaux, le physicien Robert Hooke et l’astronome royal John Flamsteed.

les physiciens allemands Philipp Lenard et Johannes Stark, tous deux Prix Nobel de physique, ont soutenu avec passion le nazisme.

trop rarement hélas, une personne allie le génie scientifique à un sens aigu de la morale et de l’éthique. C’est le cas d’Einstein.
Pourtant, il existe aussi des zones d’ombre dans sa vie personnelle : père de famille indifférent et mari parfois volage, il a divorcé de sa première femme avec laquelle il avait eu une fille handicapée qu’il a délaissée.
Il a admis lui-même : « Pour un homme dans mon genre, il se produit un tournant décisif dans son évolution lorsqu’il cesse graduellement de s’intéresser exclusivement à ce qui n’est que personnel et momentané pour consacrer tous ses efforts à l’appréhension intellectuelle des choses. »

la force d’un bras qui peut aussi bien tuer que sauver une vie.
En soi, la science n’est ni bonne ni mauvaise.
La science en soi est en effet incapable de nous conférer les qualités humaines nécessaires pour guider notre utilisation du monde.
Ces qualités ne peuvent venir que d’une « science de l’esprit », ou spiritualité.


Science et bouddhisme : à la croisée des chemins

Le bouddhisme était la religion dominante, coexistant avec le confucianisme, le taoïsme et le culte des ancêtres, introduits par la Chine pendant ses périodes d’occupation.

En tant qu’astrophysicien étudiant la formation et l’évolution des galaxies, mon travail m’amène constamment à m’interroger sur les notions de matière, de temps et d’espace. En tant que Vietnamien élevé dans la tradition bouddhiste, je ne pouvais m’empêcher de me demander comment Bouddha envisageait ces mêmes concepts lorsqu’il atteignit l’Eveil, il y a deux mille cinq cents ans.

Je connaissais surtout l’aspect « pratique » du bouddhisme qui aide à acquérir la connaissance de soi, à progresser spirituellement, et à devenir un être meilleur. Pour moi, le bouddhisme était principalement une voie contemplative menant à l’Eveil, au regard avant tout tourné vers l’intériorité, alors que le regard de la science se porte surtout vers le monde extérieur.

Le bouddhisme n’essaie pas de fragmenter la réalité comme en science (ce que l’on appelle la méthode « réductionniste »), mais tente de l’appréhender de façon holistique, dans sa totalité.

Ma rencontre avec Matthieu fut providentielle à plusieurs égards. Tout d’abord, comme il a une formation scientifique – il a un doctorat en biologie moléculaire de l’Institut Pasteur, sous la direction du Prix Nobel de médecine François Jacob –, je n’avais pas à lui expliquer la méthode scientifique. D’autre part, maîtrisant le sanskrit, il a une connaissance intime de la philosophie et des textes bouddhistes.

Il a apporté des réponses à certaines de mes interrogations, mais a aussi suscité de nouvelles questions, des points de vue inédits, des synthèses inattendues qui demandaient et demandent encore approfondissement et clarification. Ces discussions nous ont parfois réunis, parfois opposés.


« Examinez la validité de mes enseignements… »

Le bouddhisme est la science de l’Éveil – l’accès à la connaissance suprême.

Parce que la science et le bouddhisme représentent l’un comme l’autre une quête de la vérité, dont les critères sont l’authenticité, la rigueur et la logique, leurs manières d’envisager le réel ne devraient pas déboucher sur une opposition irréductible, mais au contraire sur une harmonieuse complémentarité.

Werner Heisenberg: « Je considère que l’ambition de dépasser les contraires, incluant une synthèse qui embrasse la compréhension rationnelle et l’expérience mystique de l’unité, est le mythos, la quête, exprimée ou inexprimée, de notre époque. »

Le bouddhisme est fondé avant tout sur l’expérience directe. Il n’est pas figé dans des dogmes.
Le Bouddha lui-même mettait ses disciples en garde contre le danger d’une foi aveugle et dogmatique : « Examinez, disait-il, la validité de mes enseignements comme vous examineriez la pureté d’une pépite d’or, en la frottant contre une pierre, en la martelant ou en la faisant fondre. N’acceptez pas ce que je dis par simple respect pour moi. »

Il ne peut le faire pour nous. Son enseignement n’est donc pas dogmatique, mais se présente davantage comme un carnet de route.

le domaine d’investigation du bouddhisme ne se limite pas au monde objectif, il englobe aussi le monde subjectif du vécu et de l’expérience intérieure.
pour le bouddhisme, l’expérience subjective et immatérielle est essentielle.

Alors qu’une science naturelle s’appuie sur des mesures de phénomènes physiques dans le monde extérieur et sur des équations mathématiques, pour la science de l’esprit qu’est le bouddhisme, une hypothèse peut être vérifiée ou éliminée par l’expérience intérieure.

Ainsi, nous pouvons vérifier à travers cette dernière que la malveillance, la jalousie, le désir et l’envie ne procurent aucun contentement durable, mais engendrent au contraire la souffrance. A contrario, nous pouvons constater les effets bénéfiques de certains sentiments comme la générosité, la patience ou l’amour.

Par exemple, le bouddhisme analyse les caractéristiques du moi jusqu’à comprendre que ce moi n’est qu’une étiquette mentale.

Einstein s’est demandé comment le monde lui apparaîtrait s’il chevauchait une particule de lumière, fendant l’espace à trois cent mille kilomètres par seconde ; pour réfléchir sur la nature de la gravité, il s’est représenté dans un ascenseur en chute libre.
Schrödinger a quant à lui imaginé le célèbre chat à la fois mort et vivant.


L’interdépendance des phénomènes

L’enseignement principal que j’ai retiré de mes entretiens avec Matthieu Ricard est qu’il existe une convergence et une résonance profondes entre les deux visions, bouddhiste et scientifique, du réel.
la mécanique quantique – physique de l’infiniment petit –, et la relativité – physique de l’infiniment grand.

Le concept d’interdépendance exprime l’idée que toute chose ou tout être ne peut exister de façon autonome ni être sa propre cause. Un objet ne peut être défini qu’en termes d’autres objets et n’exister qu’en relation avec d’autres entités.

Le monde apparaît comme composé d’entités totalement distinctes – une chaise ici, un arbre là –, issues de causes et de conditions tout aussi distinctes.

Le bouddhisme répond que ce n’est qu’une apparence, qu’il existe un profond hiatus entre la façon dont nous percevons le monde, incluant notre propre existence et celle dont il est vraiment constitué.

Alors que l’expérience du quotidien nous entraîne à croire que les choses ont une réalité objective indépendante, comme si elles existaient de leur propre chef et possédaient une identité intrinsèque, le bouddhisme soutient que ce mode d’appréhension des phénomènes n’est qu’une construction de notre esprit qui ne résiste pas à l’analyse : c’est uniquement en relation et en dépendance avec d’autres facteurs qu’un événement peut survenir. Une chose ne peut surgir que si elle est reliée, conditionnée et conditionnante. Une entité qui existerait indépendamment de toutes les autres devrait soit exister depuis toujours, soit ne pas exister du tout. Elle ne pourrait agir sur rien et rien ne pourrait agir sur elle.

Pour le bouddhisme, le monde est comme un vaste flux d’événements reliés les uns aux autres et participant tous les uns des autres. La façon dont nous percevons ce flux en cristallise certains aspects de manière purement illusoire et nous fait croire qu’il s’agit d’entités autonomes dont nous sommes entièrement séparés.

Le boudhisme affirme simplement que, fondamentalement, il y a une différence entre la façon dont le monde nous apparaît et sa nature ultime.

Mais lorsque nous analysons la pomme, issue de causes et de conditions multiples – le pommier qui l’a produite, la lumière du soleil et la pluie qui ont nourri ce dernier, la terre du verger où sont plantées ses racines, etc. -, nous sommes incapables d’isoler une identité autonome de la pomme.

Il adopte la Voie médiane, ou « Voie du milieu », selon laquelle un phénomène ne possède pas d’existence autonome sans être pour autant inexistant.

Selon le bouddhisme, donc, tout est interconnecté. De manière étonnante, des expériences scientifiques nous ont aussi contraints à dépasser nos notions habituelles de localisation dans l’espace. Elles nous ont amenés à conclure que l’univers possède bien un ordre global et indivisible, tant à l’échelle subatomique qu’à celle de l’infiniment grand.

Une célèbre expérience de pensée proposée en 1935 par Einstein et deux de ses collègues, Boris Podolsky et Nathan Rosen (on l’appelle l'« expérience EPR », d’après les initiales des trois auteurs), nous oblige à abandonner nos idées sur la « localité » des choses, sur notre perception d'« ici » ou de « là ». Or ce concept de non-localité est étrangement proche du concept bouddhiste d’interdépendance.

Considérons une particule qui se désintègre spontanément en deux photons (des particules de lumière) A et B. Du fait des lois de symétrie, les deux photons partent toujours dans des directions opposées. Si A part vers le nord, nous détectons B au sud. Jusque-là, apparemment rien d’extraordinaire. Mais c’est oublier les bizarreries de la mécanique quantique qui dit qu’une particule a une nature duelle : celle-ci est à la fois onde et particule, et son apparence dépend du fait que l’instrument de mesure est activé ou non, c’est-à-dire de l’acte d’observation. Avant que le détecteur ne soit activé, le photon A ne présentait pas l’aspect d’une particule, mais celui d’une onde. Cette onde n’étant pas localisée, il existe une certaine probabilité pour que A se trouve dans n’importe quelle direction. C’est seulement quand l’appareil de mesure est activé et que A est capté par ce dernier qu’il se métamorphose en particule et « apprend » qu’il se dirige vers le nord. Mais si, avant d’être capturé, A ne « savait » pas quelle direction il allait prendre, comment B aurait-il pu « deviner » à l’avance le comportement de A et régler le sien de façon à être capté au même instant dans la direction opposée ? Cela n’a aucun sens, à moins d’admettre que A peut informer instantanément B de la direction qu’il a prise. Or la théorie de la relativité chère à Einstein interdit à aucun signal de voyager plus vite que la lumière. « Dieu n’envoie pas de signaux télépathiques », disait le physicien pour souligner qu’il ne peut y avoir de mystérieuse action à distance entre deux particules séparées dans l’espace.

Sur la base de cette expérience de pensée, Einstein conclut donc que la mécanique quantique ne donne pas une description complète de la réalité.
Selon lui, A doit savoir quelle direction il va prendre et communiquer cette information à B avant de s’en séparer. Il faut donc que les propriétés de A aient une réalité objective indépendante de l’acte d’observation.
L’interprétation probabiliste de la mécanique quantique selon laquelle A pourrait se trouver dans n’importe quelle direction doit être erronée. Einstein pensait que sous le couvert de l’incertitude quantique devait se cacher une réalité intrinsèque et déterministe. Selon le physicien, la vitesse et la position définissant la trajectoire d’une particule étaient bien localisées sur la particule, indépendamment de l’acte d’observation. Il souscrivait à ce qu’on appelle le « réalisme local ».

Pour Einstein, la mécanique quantique ne pouvait rendre compte de la trajectoire définie d’une particule, car elle ne prenait pas en compte des paramètres supplémentaires, appelés « variables cachées ». Elle était donc incomplète.

Pendant longtemps, le schéma EPR resta à l’état d’expérience de pensée. Les physiciens ne savaient pas comment la réaliser pratiquement.
afin de tester l’effet EPR. Les résultats furent sans appel : les inégalités de Bell étaient systématiquement violées. Einstein s’était trompé.
Dans l’expérience d’Aspect, les photons A et B sont séparés par douze mètres, et pourtant B « sait » toujours instantanément ce que fait A.

le résultat reste le même lorsqu’on augmente la distance entre les deux photons. Dans l’expérience plus récente réalisée en 1998 par le physicien suisse Nicolas Gisin et son équipe à Genève, les photons sont séparés de dix kilomètres et les comportements de A et B sont toujours parfaitement corrélés. Ces résultats bafouent le bon sens.

La physique classique nous dit que les comportements de A et B devraient être totalement indépendants car ils ne peuvent pas communiquer. Comment expliquer alors le fait que B « sache » toujours instantanément ce que fait A ?

Cela pose problème seulement si nous supposons, comme Einstein, que la réalité est morcelée et localisée sur chacun des photons. Mais le paradoxe n’a plus cours si nous admettons que A et B font partie d’une réalité globale, quelle que soit la distance qui les sépare, même s’ils se trouvent aux deux extrémités de l’univers. A n’a pas besoin d’envoyer un signal à B car tous deux font partie d’une même réalité.
Les deux photons restent constamment en relation par une interaction mystérieuse. L’expérience EPR élimine ainsi toute idée de localisation. Elle confère un caractère holistique à l’espace. Les notions d’« ici » et de « là » n’ont plus de sens, car « ici » est identique à « là ». Les physiciens appellent cela la « non-séparabilité » de l’espace.


Le pendule de Foucault

L’espace n’est pas seulement indivisible à l’échelle subatomique, il l’est aussi à l’échelle de l’univers entier. C’est ce que nous montre une autre expérience de physique tout aussi célèbre, celle du pendule de Foucault.

Si on le lance dans la direction nord-sud, au bout de quelques heures il oscillera dans la direction est-ouest. Si nous étions aux pôles, le pendule ferait un tour complet en exactement vingt-quatre heures. À Paris, à cause d’un effet de latitude, le pendule n’accomplit qu’une fraction de tour en une journée. Pourquoi la direction du pendule change-t-elle ?

Foucault répondit à juste titre que ce mouvement n’était qu’apparent : le plan d’oscillation du pendule reste fixe ; c’est la Terre qui tourne.

Mais la réponse de Foucault était incomplète, car un mouvement ne peut être décrit que par rapport à quelque chose qui ne bouge pas. C’est le principe de relativité découvert par Galilée et développé au plus haut point par Einstein : le mouvement absolu n’existe pas.

Galilée avait déjà compris que « le mouvement est comme rien ». Le mouvement n’existe pas en soi, mais relativement à un repère fixe.
Le plan du pendule est fixe, mais il reste fixe par rapport à quel repère ? Quel objet détermine son comportement ? Si un objet est responsable du mouvement du pendule, il restera dans son plan d’oscillation, dont on sait qu’il est fixe. En revanche, si le mouvement du pendule n’est pas déterminé par cet objet, celui-ci finira par dériver en dehors du plan.

Orientons le plan de notre pendule vers le Soleil. Pendant le périple journalier de notre astre dans le ciel – mouvement apparent dû à la rotation de la Terre –, le plan d’oscillation du pendule semble tourner pour suivre le mouvement solaire. Serait-ce le Soleil qui détermine le plan d’oscillation de notre pendule ? Non, car notre astre sort du plan d’oscillation après quelques semaines. Les étoiles les plus proches, situées à quelques années-lumière, font de même après quelques années. La galaxie Andromède, située à 2,3 millions d’années-lumière, dérive moins, mais finit par sortir du plan. Le temps passé dans le plan s’allonge et la dérive tend vers zéro au fur et à mesure que les objets testés sont plus éloignés. C’est seulement quand le pendule est orienté vers les amas de galaxies les plus lointains, situés à des milliards d’années-lumière, aux confins de l’univers connu, que ceux-ci ne dérivent plus par rapport au plan d’oscillation du pendule.

La conclusion à tirer de ces expériences est extraordinaire : le pendule de Foucault ajuste son comportement non pas en fonction de son environnement local, mais en fonction des galaxies les plus éloignées, ou plus exactement de l’univers tout entier, puisque la quasi-totalité de la masse visible de l’univers se trouve non dans les étoiles proches, mais dans ces galaxies lointaines. En d’autres termes, ce qui se trame chez nous se décide dans l’immensité cosmique, ce qui se passe sur notre minuscule planète dépend de la totalité des structures de l’univers !

Pourquoi le pendule de Foucault se comporte-t-il ainsi ? La réponse n’est pas connue pour l’instant. Le physicien autrichien Ernst Mach (qui a donné son nom à l’unité de mesure des vitesses supersoniques) y voyait une sorte d’omniprésence de la matière et de son influence. Selon lui, la masse d’un objet – la quantité qui mesure son inertie, c’est-à-dire sa résistance au mouvement – résulte de l’influence de l’univers tout entier sur cet objet. C’est ce qu’on appelle le « principe de Mach », énoncé à la fin du XIXe siècle. Lorsque vous peinez à pousser une voiture en panne, la résistance qu’elle exerce au mouvement émane de la totalité de l’univers. Nous retrouvons là le concept bouddhiste d’interdépendance : chaque partie porte en elle la totalité, et de chaque partie dépend tout le reste. Mach n’a jamais formulé en détail cette influence universelle mystérieuse, qui est distincte de la gravité, et personne n’a su le faire après lui.

En tout cas, le pendule de Foucault nous force à admettre qu’il existe dans l’univers une interaction d’une tout autre nature que celles décrites par la physique connue : une interaction qui ne fait intervenir ni force ni échange d’énergie, mais qui relie l’univers en son entier.


Fils des étoiles, frères des dauphins

La physique moderne a non seulement démontré l’interdépendance du monde des particules et de l’univers, mais elle a aussi mis en évidence l’intime connexion de l’homme avec le cosmos.
Nous savons aujourd’hui que nous sommes tous faits d’atomes fabriqués lors de l’explosion primordiale d’abord, et lors de l’alchimie nucléaire des étoiles ensuite.
Les atomes d’hydrogène et d’hélium qui constituent 98% de la masse totale de la matière ordinaire dans l’univers ont été générés pendant les trois premières minutes de son existence.
Les atomes d’hydrogène dans l’eau des océans ou dans notre corps proviennent tous de cette soupe primordiale. Nous partageons tous une même généalogie cosmique qui remonte à 13,7 milliards d’années, l’âge de l’univers.
Quant aux éléments lourds essentiels à la complexité et à l’émergence de la vie et de la conscience, et qui constituent les 2% restants, ils ont été fabriqués dans les creusets stellaires et les supernovae, morts explosives d’étoiles massives.

Nous sommes tous faits de poussières d’étoiles. Frères des bêtes sauvages et cousins des fleurs des champs, nous portons tous en nous l’histoire cosmique. Le simple fait de respirer nous relie à tous les êtres qui ont vécu sur le globe. Par exemple, nous inhalons encore aujourd’hui des millions de noyaux d’atomes partis en fumée lors du supplice de Jeanne d’Arc en 1431, et quelques molécules provenant du dernier souffle de Jules César. Les milliards de molécules d’oxygène que nous inhalons avec chaque bouffée d’air ont été un jour ou l’autre dans les poumons de chacun des cinquante milliards d’individus ayant vécu sur Terre. Quand un organisme vivant meurt et se décompose, ses atomes sont libérés dans l’environnement, puis intégrés dans d’autres organismes. Nos corps contiennent ainsi environ un milliard d’atomes qui ont appartenu à l’arbre sous lequel le Bouddha a atteint l’Éveil… il y a quelque deux mille cinq cents ans.

Autre interconnexion découverte par la science : nous sommes tous liés les uns aux autres génétiquement. Nous descendons tous de l’Homo habilis apparu en Afrique il y a environ un million huit cent mille ans, quelles que soient notre ethnie et notre couleur de peau. En remontant assez loin dans le temps, nous devenons tous des cousins éloignés.

Plus étonnant encore : le décodage du génome de l’homme et d’autres espèces vivantes nous révèle que cette convergence d’arbres généalogiques ne concerne pas seulement l’espèce humaine, mais également toutes les autres. Par exemple, nous partageons 99,5% de nos gènes avec les chimpanzés, ce qui implique que nous descendons tous d’un ancêtre commun et que si nous pouvions remonter assez loin dans l’arbre généalogique des chimpanzés, nous verrions qu’il se confondrait inévitablement avec le nôtre à un moment donné. Ce qui est vrai pour les chimpanzés l’est aussi pour tous les autres organismes vivants, des dauphins aux rossignols, en passant par les cigales, les grands chênes, les champignons, ou les roses. Nos arbres généalogiques se rejoignent inéluctablement, tôt ou tard, pour ne former qu’un seul et unique arbre – celui de la vie. Il y a environ cinq cents millions d’années, mon ancêtre était un poisson. Remontons le temps d’encore un milliard et demi d’années, mes aïeux étaient des bactéries. Nous descendons tous, en fait, d’un seul et même organisme, une cellule primitive datant d’environ 3,8 milliards d’années.

William Blake (en 1803):
« Voir un univers dans un grain de sable,
Et un paradis dans une fleur sauvage,
Tenir l’infini dans la paume de la main,
Et l’éternité dans une heure. »

L’univers entier est effectivement contenu dans un grain de sable, car l’explication des phénomènes les plus simples fait intervenir l’histoire entière de l’univers.


La vacuité : l’absence d’une réalité intrinsèque

La notion d’interdépendance nous amène directement à l’idée bouddhiste de la vacuité. « absence d’existence propre ».
Parce que tout est interdépendant, rien n’existe en soi, ni ne peut être sa propre cause. L’idée d’une réalité autonome n’est pas valide.

De nouveau, la mécanique quantique tient des propos étonnamment similaires.

Selon Bohr et Heisenberg, nous ne pouvons plus parler d’atomes ou d’électrons en termes d’entités réelles possédant des propriétés bien définies, telles que la vitesse ou la position.
Nous devons les considérer comme formant un monde non plus de choses et de faits, mais de potentialités. Pour reprendre l’exemple de la lumière et de la matière, leur nature devient un jeu de relations interdépendantes. Elle n’est plus intrinsèque, mais change par l’interaction entre l’observateur et l’objet observé. La lumière comme la matière n’ont pas d’existence intrinsèque parce qu’elles peuvent apparaître soit comme des particules, soit comme des ondes, selon que l’appareil de mesure est activé ou pas. Leur nature n’est plus unique mais duelle. Ces deux aspects sont complémentaires et indissociables l’un de l’autre. C’est ce que Bohr a appelé le « principe de complémentarité ».

L’observation modifie la réalité du monde atomique et subatomique et en crée une nouvelle. Parler d’une réalité « objective » pour un électron, d’une réalité qui existe sans qu’on l’observe, a peu de sens puisqu’on ne peut jamais l’appréhender. Toute tentative visant à saisir une réalité intrinsèque se solde par un échec cuisant. Celle-ci est irrémédiablement modifiée et se transforme en une réalité « subjective » qui dépend de l’observateur et de son instrument de mesure. La réalité du monde subatomique n’a de sens qu’en présence d’un observateur. Nous ne sommes plus des spectateurs passifs devant le drame majestueux du monde des atomes, notre présence en change le cours.

Bohr:
« Notre description de la nature n’a pas pour but de révéler l’essence réelle des phénomènes, mais simplement de découvrir autant que possible les relations entre les nombreux aspects de notre existence. »

La mécanique quantique relativise radicalement la notion d’objet en la subordonnant à celle de mesure, c’est-à-dire à celle d’événement. De plus, le flou quantique impose une limite fondamentale à la précision des mesures. Heisenberg a démontré qu’il existera toujours une incertitude soit dans la position, soit dans la vitesse d’une particule. La mécanique quantique a fait perdre à la matière sa substance. Par là, elle rejoint la notion de vacuité bouddhiste.


L’impermanence au cœur de la réalité

Pour le bouddhisme, l’interdépendance est intimement liée à l’impermanence des phénomènes. L’univers n’est pas fait d’entités solides et distinctes, il est comme un vaste flux d’événements changeants et mouvants, et de courants dynamiques en perpétuelle évolution, tous interconnectés et interagissant continuellement.

Nous percevons tous l’impermanence « grossière » : nos émotions qui fluctuent, les saisons qui passent, les châteaux non entretenus qui tombent en ruine, les montagnes qui s’érodent, les changements de notre corps au fil de la vie…

L’impermanence « subtile » est moins évidente pour nos sens, quoiqu’elle se manifeste partout, à l’échelle du plus petit intervalle de temps concevable : à chaque moment infinitésimal, tout ce qui semble exister se transforme.
tout bouge, tout change, tout évolue, tout est impermanent, du plus petit atome à l’univers entier en passant par les galaxies, les étoiles et les hommes.

Propulsé par une déflagration primordiale, l’univers est en expansion. Parti d’un état extrêmement petit, chaud et dense, il s’agrandira, se refroidira et se diluera de plus en plus.

planètes, étoiles, galaxies ou amas de galaxies – sont en mouvement perpétuel et participent à un immense ballet cosmique : mouvement de rotation autour d’elles-mêmes, révolutions, éloignement ou rapprochement les unes des autres. Elles aussi ont une histoire : elles naissent, évoluent et meurent. Les étoiles suivent des cycles de vie et de mort qui se mesurent en millions, voire en milliards d’années. Au moment où j’écris ces lignes, la Terre nous entraîne à travers l’espace à trente kilomètres par seconde dans son voyage annuel autour du Soleil. Celui-ci emmène à son tour la Terre dans son périple autour de la Voie lactée à deux cent trente kilomètres par seconde. La Voie lactée tombe elle-même à quatre-vingt-dix kilomètres par seconde vers sa compagne Andromède. Et ce n’est pas fini : le Groupe local qui contient notre galaxie et Andromède tombe à quelque six cents kilomètres par seconde, attiré par l’amas de la Vierge et par le superamas de galaxies le plus proche du superamas local, celui de l’Hydre et du Centaure. Le ballet ne s’arrête pas là : ce dernier tombe quant à lui vers une grande agglomération de dizaines de milliers de galaxies appelée le « Grand Attracteur ». Le ciel statique et immuable d’Aristote est bel et bien mort. Tout n’est qu’impermanence, changement et transformation.

Le monde atomique et subatomique n’est pas en reste. Là aussi, tout est impermanence. Les particules peuvent changer de nature : un quark (brique fondamentale de la matière) peut changer de famille ou de « saveur », un proton peut devenir un neutron avec émission d’un positon (l’antiparticule de l’électron) et d’un neutrino. Par des processus d’annihilation avec l’antimatière, la matière peut se muer en énergie pure. Le mouvement d’une particule peut se transformer en particule, et vice versa. En d’autres termes, la propriété d’un objet peut se transformer en objet. Grâce au flou quantique de l’énergie, l’espace qui nous entoure est peuplé d’un nombre inimaginable de particules dites « virtuelles », à l’existence fantomatique et éphémère. Apparaissant et disparaissant dans des cycles de vie et de mort d’une durée infinitésimale, elles incarnent l’impermanence au plus haut degré.

Il subsiste cependant une question à propos de laquelle le bouddhisme peut entrer en conflit avec la cosmologie moderne. Elle a trait aux origines de l’univers et au fait que ce dernier a été réglé de façon étonnamment précise pour permettre l’apparition de la vie et de la conscience.


Le fantôme de Copernic et le principe anthropique

En 1543, Nicolas Copernic déloge l’homme de sa place centrale dans le système solaire. Depuis, son fantôme n’a cessé de nous hanter et de causer d’autres ravages. Non seulement la Terre perdit sa place centrale, mais le Soleil fut à son tour ramené au rang de simple étoile parmi les centaines de milliards de la Voie lactée et relégué dans une lointaine banlieue de cette dernière. Voie lactée qui se retrouva vite perdue parmi les centaines de milliards de galaxies de l’univers observable. L’homme était réduit à l’insignifiance face à l’immensité de l’espace. Cette réduction de la conscience humaine au néant en plongea certains dans un profond désespoir.

Pascal poussa déjà, au XVIIe siècle, bien avant la découverte des galaxies et de l’immensité de l’univers, un poignant cri d’angoisse : « Le silence éternel des espaces infinis m’effraie », auquel firent écho, trois siècles plus tard, le Prix Nobel de médecine Jacques Monod : « L’homme est perdu dans l’immensité indifférente de l’univers d’où il a émergé par hasard », et le Prix Nobel de physique Steven Weinberg : « Plus on comprend l’univers, plus il nous apparaît vide de sens. »

Je suis plutôt d’avis que la cosmologie moderne a réenchanté le monde. Je ne pense pas que l’homme ait émergé par hasard dans un univers qui lui serait totalement indifférent. Au contraire, tous deux sont en étroite symbiose : si l’univers est aussi vaste, c’est pour permettre notre présence. Si l’univers est tel qu’il est, c’est parce que l’homme est là pour l’observer et se poser des questions. La cosmologie moderne a découvert que l’existence de l’être humain est inscrite dans les propriétés de chaque atome, de chaque étoile, de chaque galaxie de l’univers et dans chacune des lois physiques qui régissent le cosmos. Que des propriétés et des lois de l’univers diffèrent un tant soit peu et nous ne serons plus là pour en parler. L’univers semble être parfaitement réglé pour l’apparition d’un observateur intelligent, capable d’apprécier son organisation et son harmonie. Le physicien anglo-américain Freeman Dyson l’affirme : « L’univers savait quelque part que l’homme allait venir. » Cette symbiose extraordinaire entre l’homme et l’univers est connue sous le nom de « principe anthropique », du grec anthropos, « homme ».

En fait, l’univers est en symbiose non seulement avec l’homme mais avec toute forme d’intelligence qu’il héberge. D’autre part, la définition que j’ai donnée du principe anthropique ne concerne que sa version dite « forte » : l’univers tend vers une forme de conscience.

Comment les astrophysiciens se sont-ils aperçus de cette étroite symbiose entre l’homme et le cosmos ? Il faut savoir que toutes les propriétés de l’univers dépendent de deux types de paramètres. D’abord, il y a les propriétés dont les fées l’ont doté à sa naissance, les « conditions initiales » : ce sont, par exemple, le contenu en matière (lumineuse ou non) et en énergie de l’univers, ou encore son taux d’expansion initial. Viennent ensuite une quinzaine de nombres dans la nature, dits « constantes physiques », telles la constante de gravitation qui détermine l’intensité de la force gravitationnelle, la constante de Planck qui détermine la taille des atomes, la masse des particules élémentaires ou encore la vitesse de la lumière. Ces nombres, comme leur nom l’indique, sont véritablement constants, ne variant ni dans l’espace ni dans le temps. Nos descendants lointains ou des extraterrestres vivant à l’autre bout de l’univers mesureront exactement les mêmes.

nous ne disposons d’aucune théorie physique expliquant pourquoi elles ont la valeur qu’elles ont plutôt qu’une autre. Ainsi, nous ne savons pas pourquoi la lumière voyage à trois cent mille kilomètres par seconde au lieu de, par exemple, trois mètres par seconde.
Ces nombres de la nature jouent un rôle fondamental dans la fabrication du réel : ils font que le monde est tel qu’il est, au lieu d’être tout autre.

Ainsi, les planètes, au lieu d’être des boules sphériques de quelques milliers de kilomètres, auraient pu avoir la taille de minuscules grains de poussière. La plus haute montagne sur Terre aurait pu ne pas dépasser quelques centimètres et les êtres humains ne pas être plus grands que des microbes. Ces constantes déterminent non seulement la masse et la taille de la Terre, mais aussi celles des étoiles et des galaxies et de tout autre objet dans l’univers : la hauteur des arbres, les contours délicats d’un pétale de rose, les formes d’une sculpture de Rodin, les longs cous des girafes ou encore la silhouette d’une femme.

Le plus grand accélérateur de particules du monde actuel, le Large Hadron Collider (LHC) à Genève, ne peut reproduire, malgré toute sa puissance, que l’énergie de l’univers à un millième de milliardième de seconde après le big bang. Pour recréer l’énergie de l’explosion primordiale avec notre technologie, il faudrait un accélérateur long de quelques dizaines de milliers d’années-lumière, aussi grand que la Voie lactée, ce qui n’est pas pour demain !

Ne s’avouant pas vaincus, les scientifiques ont appelé leurs ordinateurs à la rescousse. Avec ceux-ci, ils se sont mis à concocter fébrilement une multitude d’univers fictifs, chacun avec sa propre combinaison de constantes physiques et de conditions initiales. Dans l’un la constante de gravité serait moins grande, dans l’autre la quantité de matière serait plus grande, dans un troisième la masse de l’électron serait dix fois plus importante, etc. La question qu’ils se sont posée pour chaque modèle d’univers est : « Héberge-t-il la vie et la conscience après une évolution de 13,7 milliards d’années ? » La réponse est des plus surprenantes : la très grande majorité des univers possèdent une combinaison « perdante » et se retrouvent dépourvus de vie et de conscience – sauf le nôtre, où la combinaison est « gagnante » et dont nous représentons, en quelque sorte, le gros lot. La plupart des univers sont stériles parce qu’ils sont incapables de fabriquer des étoiles massives. Sans celles-ci, les éléments lourds comme le carbone, brique de la vie, ne pourraient exister.

La précision du réglage de certaines constantes fondamentales et de certaines conditions initiales est proprement époustouflante. Considérons par exemple celui qui existe entre la charge électrique du proton et celle de l’électron. Le premier a une charge positive, tandis que le second possède une charge négative. Bien que le proton soit près de deux mille fois plus massif que l’électron, leurs charges sont égales à un extrême degré de précision. Si la charge électrique du proton et celle de l’électron différaient un tant soit peu, par exemple seulement d’un cent millième de millionième, les atomes qui composent la matière ne seraient plus neutres, les forces électromagnétiques les feraient se repousser les uns les autres, et les pierres, les tables et les personnes exploseraient. À l’échelle des galaxies ou des étoiles, cette contrainte d’égalité des charges devient encore plus importante, car ces objets contiennent encore plus d’atomes. Si les charges du proton et de l’électron différaient ne serait-ce que d’un milliardième de milliardième (10-18), tout dans l’univers exploserait : la Terre, le Soleil, les étoiles. Sans étoiles, il n’y aurait ni élément lourd, ni vie, ni conscience.

Considérons ensuite le réglage extraordinaire de la force électromagnétique par rapport à la force gravitationnelle. La première est fantastiquement plus grande que la seconde. Ainsi, la force électromagnétique entre deux protons est 1036 plus grande que leur attraction gravitationnelle. Cette faiblesse exceptionnelle de la force gravitationnelle par rapport à la force électromagnétique est la raison pour laquelle vous pouvez par exemple si facilement soulever un clou avec un aimant malgré toute la force de gravité attractive de la Terre qui tente de le retenir au sol. Mais, en dépit de son extrême faiblesse, la gravité règne en maître dans l’univers et régit les mouvements des galaxies, des étoiles et des planètes car, à mesure que les objets grandissent, leur masse et leur force gravitationnelle croissent en proportion. Et cela parce que la gravité agit toujours dans le même sens : elle est toujours attractive. Ce qui n’est pas le cas de la force électromagnétique : deux charges de même signe se repoussent et deux charges de signe opposé s’attirent. Une nette charge électrique est nécessaire pour que la force électromagnétique agisse. Toutefois, à cause de l’égalité des charges de l’électron et du proton, les charges électriques négatives et positives dans les innombrables atomes qui composent les structures cosmiques s’annulent presque parfaitement, ce qui rend les forces électromagnétiques inopérantes sur de larges distances.

Pour apprécier le réglage extrêmement précis du rapport de ces deux forces, considérons un univers où la force de gravité serait multipliée par dix, c’est-à-dire qu’elle serait non pas 1036 mais 1035 fois plus faible que la force électromagnétique. Comment serait cet univers ? Les étoiles deviendraient considérablement plus petites parce que les forces de compression dues à la gravité seraient dix fois plus grandes. Une étoile dans cet univers ne posséderait que 10-15 fois la masse de notre Soleil. Elle aurait une masse de 1012 tonnes, suit celle d’un astéroïde. Le diamètre de l’étoile serait de l’ordre de deux kilomètres au lieu du million de kilomètres du Soleil, et sa durée de vie serait d’une année au lieu des dix milliards d’années de notre astre. On aurait ainsi un univers où tout serait accéléré dans le temps, et où tout serait réduit en taille. Les galaxies deviendraient un dixième de milliardième de fois moins grandes. Au lieu de posséder des diamètres de cent mille années-lumière comme notre Voie lactée, elles auraient des diamètres d’environ cinq minutes-lumière, soit moins que la distance Terre-Soleil. Les planètes seraient trois cents fois plus proches de leur soleil. Au lieu de trois cent soixante-cinq jours pour faire le tour de leur étoile, il leur en faudrait vingt seulement. Les planètes tourneraient sur elles-mêmes en une seconde. La montagne la plus élevée sur ces planètes aurait seulement trente centimètres de hauteur. Les organismes vivants de cet univers seraient bien plus petits et auraient une masse d’un millième de gramme, soit beaucoup moins qu’un insecte. Dans ce genre d’univers, l’évolution biologique n’aurait pas assez de temps pour mener à la vie et à la conscience.

Ainsi, supprimez un seul 0 au nombre 1 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 – le rapport de la force électromagnétique à la force gravitationnelle – et l’univers devient vide et stérile. De nouveau, la précision du réglage est à couper le souffle.

Prenons un dernier exemple encore plus impressionnant. Considérons la densité initiale de matière dans l’univers. La matière exerce une force gravitationnelle attractive qui freine l’expansion universelle. Si la densité initiale était trop élevée, l’univers cesserait de se diluer et inverserait son mouvement. Selon la valeur exacte de la densité, il s’effondrerait sur lui-même au bout d’un million d’années, d’un siècle, ou même d’une année. Ce laps de temps serait trop court pour que les étoiles naissent et se livrent à leur alchimie nucléaire. Sans éléments lourds, la vie ne serait pas possible. À l’inverse, si la densité initiale était trop faible, la force de gravité serait insuffisante pour faire s’effondrer les nuages d’hydrogène et d’hélium issus du big bang et former des étoiles. Et sans étoiles, pas d’éléments lourds, donc pas de vie ni de conscience ! Tout se joue en fonction d’un équilibre extrêmement délicat, d’une précision comparable à celle dont devrait faire preuve un archer pour planter une flèche dans une cible carrée d’un centimètre de côté qui serait placée aux confins de l’univers !
Même si ce réglage minutieux n’est pas aussi spectaculaire pour les autres conditions initiales et constantes physiques, la conclusion reste la même : un changement infime entraînerait la stérilité de l’univers. Celui-ci était gros de la vie et de la conscience dès son début.


Hasard ou nécessité ?

Quelle attitude adopter devant un réglage d’une telle précision ? Selon moi, nous avons le choix entre hasard et nécessité.

Les partisans du hasard font appel à la théorie du « multivers » selon laquelle notre monde ne serait qu’une petite bulle parmi une infinité d’autres bulles dans un méta-univers. Chacun de ces univers-bulles posséderait sa propre combinaison de constantes physiques et de conditions initiales ; parmi eux, nul n’abriterait de vie consciente – car ils n’auraient pas la bonne combinaison –, hormis le nôtre qui, par le plus grand des hasards, posséderait la combinaison gagnante, et nous sommes là pour en parler. C’est comme si nous achetions tous les billets de loterie : l’un d’eux possède nécessairement le numéro gagnant. Il existe des théories scientifiques qui prédisent l’existence d’un multivers. Par exemple, l’une d’entre elles veut que chacune des innombrables fluctuations de la mousse quantique de l’espace-temps originel s’amplifierait pour donner naissance à une bulle-univers parmi une infinité d’autres dans un méta-univers.

De leur côté, les partisans de la nécessité soutiennent qu’il n’y a pas lieu de postuler une infinité d’univers, que le nôtre est unique et que son réglage si précis pour l’apparition d’un observateur ne peut être le seul fait du hasard, mais est l’expression d’un principe organisateur subtil qui se manifeste dans les lois de la nature.

Je parie pour ma part sur la nécessité, et cela pour plusieurs raisons. Avec nos télescopes, nous ne pouvons observer que notre univers. Postuler l’existence d’une infinité d’univers parallèles, totalement déconnectés du nôtre, et donc invérifiables, fait violence à ma sensibilité d’observateur du cosmos.

De surcroît, je souscris au principe d’économie appelé « rasoir d’Occam ». Or c’est aller à l’encontre de ce principe d’économie que de postuler une infinité d’univers aussi infertiles qu’invérifiables, juste pour en avoir un qui soit conscient de lui-même…

utre raison pour laquelle je m’insurge contre l’hypothèse du hasard : je ne puis concevoir que toute la beauté, l’harmonie et l’unité du monde ne soient que le seul fait de la contingence, que la merveilleuse organisation du cosmos que je contemple avec mes télescopes n’ait aucun sens. L’univers est beau : des pouponnières stellaires aux galaxies spirales, des cimes enneigées aux vastes plaines verdoyantes, des couchers de soleil rougeoyants à la splendeur des nuits étoilées, du ciel bleu aux magnifiques aurores boréales, l’univers nous touche au plus profond de l’âme. Il est harmonieux car les lois physiques qui le régissent semblent ne varier ni dans l’espace ni dans le temps. Les lois qui dictent le comportement des phénomènes physiques sur Terre, petit grain de sable dans le vaste océan cosmique, sont les mêmes que celles qui règlent les galaxies les plus lointaines.

Enfin, il existe une profonde unité dans l’univers. À mesure que la physique a progressé, des phénomènes que l’on croyait totalement distincts ont pu être unifiés. Au XVIIe siècle, Newton unifie le ciel et la Terre : la même force de gravité universelle dicte aussi bien la chute d’une pomme dans un verger que le mouvement des planètes autour du Soleil. Au XIXe siècle, Maxwell montre que l’électricité et le magnétisme ne sont que deux facettes d’un même phénomène : en prouvant que les ondes électromagnétiques ne sont autres que des ondes lumineuses, il unifie l’électromagnétisme et l’optique. Au début du XXe siècle, Einstein unifie le temps et l’espace, la masse et l’énergie. À l’aube du XXIe siècle, les physiciens travaillent d’arrache-pied à unifier les quatre forces fondamentales de la nature (la force de gravité, la force électromagnétique et les deux forces nucléaires forte et faible) en une seule superforce. L’univers tend vers l’un.


L’homme et l’univers sont en étroite symbiose

En démontrant que toute particule de matière ou de lumière possède deux visages complémentaires (particule et onde) selon l’état de l’instrument qui la mesure (activé ou pas), elle nous fournit une vue tout à fait étonnante du réel qui défie le « bon sens ». Objet et sujet ne sont plus des entités radicalement distinctes, mais indissolublement liées. Parce que l’observateur et le phénomène observé sont interdépendants, il était inévitable qu’un être conscient émerge dans l’univers pour l’observer et lui donner un sens. Ainsi peut-on penser que l’homme participe par sa présence à la genèse même de l’univers, ce que le physicien américain John Wheeler a appelé le « principe anthropique participatoire ».

Un dernier argument me conduit à penser que la conscience n’est pas un simple accident de l’évolution cosmique, un événement contingent qui aurait pu fort bien ne pas se produire, mais qu’elle est le résultat inéluctable de lois physiques et biologiques réglées depuis le début de façon extrêmement précise. Cet argument tient au fait étonnant que l’univers est compréhensible et intelligible. Nous aurions tout à fait pu vivre dans un univers où les régularités seraient si bien cachées, les motifs si bien dissimulés, que déchiffrer le code cosmique eût été impossible au cerveau humain. À l’inverse, nous aurions très bien pu habiter un univers où les régularités seraient si évidentes qu’aucun effort mental n’eût été requis pour en saisir le sens. Or nous ne vivons ni dans l’un ni dans l’autre de ces cas extrêmes, mais dans un univers intermédiaire où la difficulté du code cosmique semble être mystérieusement ajustée à l’aptitude du cerveau humain à le comprendre. Que penser de cet extraordinaire ajustement ?

Pour le darwiniste convaincu, ce qui paraît être une surprenante coïncidence n’est que l’œuvre de la sélection naturelle : celle-ci a façonné le cerveau de l’homme afin qu’il comprenne la nature et s’adapte mieux à son environnement, ce qui améliore ses chances de survie. Je ne peux nier que l’évolution darwinienne ait contribué à développer nos capacités mentales, les préparant à mieux connaître le monde et à mieux affronter les défis de la vie, mais il ne faut pas oublier que nous appréhendons le monde de deux manières distinctes : d’une part, nous en avons une connaissance directe, sensorielle et instinctive ; d’autre part, nous en possédons une connaissance intellectuelle, réfléchie, moins immédiate. Si nous regardons une pomme tomber dans le verger, nous pouvons nous contenter d’une connaissance purement sensorielle. Nous pouvons admirer la couleur de sa peau, suivre sa chute de la branche du pommier jusqu’au sol, prêter l’oreille au bruit de l’impact sur l’herbe, ou encore anticiper sa saveur quand nous la croquerons. Mais nous pouvons aussi considérer la chute du fruit à un niveau beaucoup plus abstrait : nous pouvons utiliser la loi de la gravitation de Newton pour calculer précisément la trajectoire suivie par la pomme dans sa chute, le temps qu’elle met à toucher le sol, l’endroit où elle atteint l’herbe, sa vitesse d’impact, et vérifier tous ces calculs par des mesures précises. Il n’existe a priori aucune connexion entre ces deux modes de connaissance.

Si la connaissance sensorielle répond bien à une nécessité biologique – il est certainement utile que nous soyons conscients de la chute de la pomme pour l’esquiver et ne pas être blessé –, il n’en va pas de même de la connaissance intellectuelle. Quand un projectile fonce vers nous, plutôt que de réfléchir et de calculer sa trajectoire, nous réagissons de manière instinctive pour l’éviter. Quand nous sautons par-dessus un fossé, nous prenons instinctivement assez d’élan pour nous retrouver de l’autre côté, sans nous attarder à analyser la situation en fonction des lois de la mécanique et de la gravitation. Ce comportement instinctif est analogue à celui des animaux : un chien qui bondit pour attraper une balle au vol ne connaît assurément pas les lois physiques ; un papillon qui bat des ailes pour voler le fait sans la moindre notion des principes hydrodynamiques ; les abeilles qui construisent une ruche le font dans l’ignorance des règles de l’architecture. Cette connaissance intuitive est inscrite dans les gènes du chien, du papillon et de l’abeille, tout comme notre instinct, façonné à partir des expériences de nos ancêtres en des temps immémoriaux, est de nature génétique.

La lutte pour la survie ne requiert pas la connaissance des lois de la propagation de la lumière, ni la compréhension de la formation de l’univers, des galaxies ou des trous noirs. Une connaissance poussée de la structure des atomes ou des cellules n’est pas d’une utilité immédiate dans la compétition pour des ressources limitées. Après tout, les premiers humains s’en sont très bien passés pendant des millions d’années. Si seule la connaissance sensorielle du monde est indispensable à notre survie, si elle seule relève d’une nécessité biologique, alors pourquoi l’homme est-il doué d’une « déraisonnable efficacité » lorsqu’il s’agit de comprendre l’univers ? Pourquoi peut-il se rendre compte que le cosmos est bien plus qu’une juxtaposition d’événements complètement déconnectés les uns des autres ?

Je pense que si l’homme est doué de connaissance intellectuelle et capable de déchiffrer le code cosmique, c’est parce que la conscience n’est pas un heureux hasard de l’évolution cosmique. Elle a été « programmée » dans l’univers, tout comme celui-ci a été réglé de façon extrêmement précise, dès sa naissance, pour l’apparition de la vie. L’existence de la conscience n’est pas contingente mais nécessaire, car l’univers n’a de sens que s’il contient une conscience capable d’appréhender son organisation, sa beauté et son harmonie. L’apparition de la conscience n’est pas un simple accident de parcours dans la grande fresque cosmique, elle est le reflet d’une profonde connexion entre l’homme et le monde.

Si nous rejetons l’idée d’univers multiples et acceptons celle d’un univers unique, le nôtre, alors il me semble que nous devons parier, tel Pascal, sur l’existence d’un principe créateur responsable du réglage extrêmement précis de l’univers. Mais attention : pour moi, ce principe ne représente pas un Dieu barbu, mais un principe panthéiste qui se manifeste dans les lois de la nature. Ce principe s’apparente à celui décrit par Spinoza qu’Einstein a caractérisé ainsi : « Je crois au Dieu de Spinoza qui se révèle dans l’harmonie de tout ce qui existe, non en un Dieu concerné par le destin et les actions des hommes. »


Principe créateur ou univers sans commencement ?

Mon pari pascalien d’un principe créateur est cependant contraire à l’optique bouddhiste qui n’admet pas l’idée d’un tel principe ou d’un Dieu « horloger » qui créerait ex nihilo l’univers.

À cause du principe d’interdépendance, une entité qui ne dépendrait de rien ne pourrait passer de la non-existence à l’existence.

Le bouddhisme considère aussi que les propriétés de l’univers n’ont pas besoin d’être réglées pour que la conscience émerge. Selon lui, les flots de conscience et l’univers matériel coexistent depuis toujours dans un univers sans commencement. Leur ajustement mutuel et leur interdépendance sont la condition même de leur coexistence.

J’admets que le concept d’interdépendance offre une explication au réglage si précis de l’univers pour l’émergence de la vie et de la conscience. Il est néanmoins moins évident qu’il puisse répondre à la question existentielle de Leibniz : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Car le rien est plus simple et plus facile que quelque chose. » J’ajouterais : pourquoi les lois physiques sont-elles ce qu’elles sont et non autres ? Ainsi nous pourrions très bien imaginer vivre dans un univers décrit uniquement par les lois de Newton. Pourtant, ce n’est pas le cas : ce sont les lois de la mécanique quantique et de la relativité qui rendent compte de l’univers connu.

Le point de vue bouddhiste soulève d’autres questions. S’il n’y a pas de principe créateur, l’univers ne peut être créé. Rien ne peut se manifester sans cause ni condition, autrement dit rien ne peut commencer à exister ou cesser d’exister. Le big bang ne serait plus une explosion primordiale, mais seulement le commencement d’un cycle particulier dans une succession sans début ni fin d’un nombre incalculable de cycles. Le seul univers scientifique compatible avec cette optique serait donc un univers cyclique, composé d’une série sans fin de big bangs et de big crunches. Cependant, le fait que l’univers va un jour s’effondrer sur lui-même reste loin d’être établi scientifiquement.

une mystérieuse force répulsive due à une « énergie noire » continuera à diluer l’univers jusqu’à un temps infini, ce qui exclurait le concept d’univers cyclique et serait en désaccord avec l’idée bouddhiste de non-début de l’univers. Mais des physiciens, se fondant sur la théorie des cordes (selon celle-ci, les particules élémentaires ne seraient plus des points sans extension spatiale mais des bouts de cordes infinitésimalement petits qui vibrent), ont proposé précisément un scénario cyclique pour l’univers, selon lequel le big bang ne serait qu’une étape dans un cycle infini de collisions titanesques entre notre univers et un univers parallèle.

Alors, début ou non-début de l’univers ? En tout cas, en tant que scientifique, je me rendrai au verdict de la science.


Flots de conscience ou paquets de neurones ?

Certains neurobiologistes pensent qu’il n’est nul besoin de continuum de conscience coexistant avec la matière, que la première peut émerger de la seconde une fois que les réseaux de neurones du cerveau des êtres vivants ont dépassé un certain seuil de complexité.

Le concept d’émergence est ainsi relié à la notion de complexité. Quand l’organisation de la matière devient assez complexe, des propriétés nouvelles émergent au niveau supérieur de l’organisme, qui n’étaient pas présentes au niveau inférieur des particules élémentaires. En d’autres termes, le tout est plus grand que la somme des parties. De ce point de vue, la vie a émergé de poussières d’étoiles inanimées quand l’organisation des cellules est devenue assez complexe, et la conscience a surgi du cortex quand les connexions neuronales ont franchi un certain cap de complexité. Dans cette optique, la conscience est issue, comme la vie elle-même, de la matière inanimée.

Elle n’est que le résultat de courants électrochimiques circulant dans les circuits neuronaux. Cette position matérialiste est bien résumée par le fameux aphorisme du médecin français Pierre Cabanis au XVIIIe siècle « Le cerveau sécrète la pensée comme le foie sécrète la bile. »

Je préfère de loin la position bouddhiste selon laquelle l’esprit est distinct de la matière et non issu de celle-ci. Cette position ne rejoint pas pour autant le dualisme corps-esprit de Descartes. Pour le philosophe français, la réalité a deux formes distinctes : celle de l’esprit, qui est pure conscience, ne s’étend pas dans l’espace et ne peut être subdivisée ; celle de la matière, dépourvue de conscience, possède une étendue et peut être divisée. Pour le bouddhisme, l’esprit et la matière ne diffèrent que dans la « vérité conventionnelle » ; dans la « vérité ultime », ni l’un ni l’autre n’ont d’existence propre car tous deux sont interdépendants et participent de la même globalité.

Je m’insurge contre une description purement matérialiste de l’esprit, parce que si l’homme n’est qu’un « paquet de neurones », pour utiliser l’expression du Prix Nobel de médecine 1962 Francis Crick, si la conscience n’est que le résultat d’événements neuronaux, qu’en est-il de mon libre arbitre ?

Le modèle de l’« homme neuronal » soutient que l’impression que j’ai de pouvoir choisir et de décider – ce que nous appelons « libre arbitre » ou « responsibilité » – n’est que pure illusion.

Prendre une décision n’est alors que le résultat du travail des neurones dans le cerveau, qui leur permet de définir la meilleure stratégie en tenant compte des stimuli extérieurs, de notre bagage génétique et de l’apprentissage acquis au cours de la vie. Quand les divers circuits neuronaux se synchronisent, j’ai l’impression d’avoir pris une décision et j’en éprouve un immense sentiment de soulagement et de plaisir. Selon ce schéma, je ne décide pas plus d’aller au cinéma, de sauver une personne en détresse ou de tuer quelqu’un que je ne contrôle les battements de mon cœur. La théorie de l’évolution et de la sélection naturelle de Charles Darwin est appelée à la rescousse pour expliquer cet étrange état de fait : si j’ai le sentiment d’être maître à bord, de prendre des décisions et d’avoir un libre arbitre, c’est que l’impression d’être aux commandes joue un rôle favorable dans l’adaptation de notre espèce au cours de son évolution. Cette thèse revient à dire que je ne suis qu’un automate qui se prend pour un être pensant, un robot auquel l’évolution aurait donné l’illusion de disposer d’un libre arbitre. Cette conscience dont je suis si fier ne serait qu’une simple fonction témoin, un voyant qui s’allume au bout d’une longue chaîne de processus électrochimiques dans mon cerveau. En somme, le libre arbitre n’existerait pas. Poussant ce genre de raisonnement jusqu’à sa conclusion logique – ce que les partisans de cette thèse ne font pas –, on pourrait dire que si le libre arbitre n’existe pas, les concepts de valeur, de responsabilité, de morale, de justice et d’éthique qui sont à la base des sociétés humaines et de la civilisation n’ont pas davantage lieu d’exister.

Le fait même que j’essaie de démontrer la réalité du libre arbitre n’est-il pas un argument en faveur de son existence ? Car comment quelque chose qui n’existe pas pourrait-il désirer prouver qu’il existe ? Comment des neurobiologistes et des philosophes sans libre arbitre seraient-ils amenés à nier l’existence de ce même libre arbitre ?

Pour ma part, j’ai le plus grand mal à croire que nous ne soyons que des « machines à propager des gènes », pour reprendre l’expression du biologiste anglais Richard Dawkins;

Alors, l’esprit n’est-il que matière ? De nouveau, je me rendrai au verdict des neurobiologistes, mais en l’état actuel de nos connaissances, je préfère de loin répondre que non.


La grande fresque cosmique de nos origines, source d’inspiration et de sagesse

Je l’ai dit plus haut, le savoir scientifique est incapable de nous indiquer comment mener notre vie, comment alléger nos souffrances et celles d’autrui. Il ne nous aide pas à prendre des décisions morales et éthiques. La science n’engendre pas directement la sagesse. Mais je pense qu’elle peut être une source d’inspiration pour nous permettre de regarder le monde autrement et d’agir de manière plus juste.

Savoir que nous sommes tous des poussières d’étoiles, que nous partageons la même histoire cosmique que les gazelles et les roses, que nous sommes tous connectés à travers l’espace et le temps, ne peut qu’induire une conscience aiguë de notre interdépendance. Celle-ci engendre à son tour la compassion, car nous nous rendons compte que le mur dressé par notre esprit entre « moi » et « autrui » est illusoire, et que notre bonheur dépend de celui des autres.

La perspective cosmique et planétaire que nous offre la magnifique fresque historique de nos origines souligne aussi la vulnérabilité de notre planète et notre isolement parmi les étoiles. Elle nous fait prendre conscience du fait que les problèmes de l’environnement qui menacent notre havre, dans l’immensité cosmique, transcendent les barrières des origines ethniques, des cultures et des religions. Les poisons industriels, les déchets radioactifs et les gaz responsables de l’effet de serre nous affectent tous, par-delà les frontières nationales.

La diffusion de ce magnifique « tronc commun » de la connaissance pourrait susciter une mondialisation, non pas agressive – celle d’un peuple puissant exploitant économiquement et militairement d’autres peuples plus démunis –, mais pacifique. La mondialisation économique qui a fait que le monde entier soit interconnecté par un réseau de communication de plus en plus performant devrait favoriser une telle globalisation du savoir scientifique. Ce processus pacifique devrait permettre aux citoyens du monde entier de partager un horizon commun. Il tracerait un trait d’union et nouerait un dialogue entre les hommes des cultures les plus diverses. Il développerait en nous le sens d’une responsabilité universelle, et nous encouragerait à unir nos efforts pour résoudre les problèmes de la pauvreté, de la famine, de la maladie, entre autres fléaux qui menacent l’humanité. Il aboutirait à un humanisme universel, gage de paix.

Si la science nous apporte des informations inestimables, elle a peu à voir avec notre progrès spirituel. De son côté, la spiritualité – le bouddhisme dans mon cas – a pour objectif notre transformation intérieure, et cela dans le but de penser et d’agir juste et de développer en nous le sentiment de compassion afin que nous puissions aider les autres.

Le but de la science est fondamentalement l’étude et l’interprétation des phénomènes, alors que pour le bouddhisme, l’approche contemplative doit provoquer en nous une transformation personnelle profonde en termes de perception du monde et d’action sur lui. Le contemplatif, en comprenant la vraie nature du monde physique, en réalisant que les objets n’ont pas d’existence intrinsèque et que leur nature est interdépendante, se détache d’eux, ce qui allège sa souffrance et lui permet de progresser sur la voie de l’Éveil. Pour sa part, le scientifique, parvenu à la même compréhension, se contente généralement de la considérer comme un progrès intellectuel stimulant, mais sans remettre en cause ni sa vision profonde du monde ni sa manière de vivre La science a démontré qu’elle pouvait agir sur le monde, mais en soi elle ne peut guider l’utilisation qu’on en fait. Seule la spiritualité est à même de jouer ce rôle.
Elle n’est pas un luxe, mais une nécessité.


La responsabilité du scientifique

Le savoir confère du pouvoir et le pouvoir exige le sens des responsabilités, le sentiment d’être comptable des conséquences directes ou indirectes de ses actes.

Le problème de la responsabilité du scientifique s’est posé de façon dramatique au cours de la Seconde Guerre mondiale, lors du projet « Manhattan » visant à fabriquer la première bombe atomique. La communauté scientifique pensait que Hitler possédait déjà les moyens d’en construire une, il fallait donc le prendre de vitesse. Les meilleurs physiciens que comptaient les pays alliés se sont alors rassemblés dans un laboratoire top secret à Los Alamos, dans le désert du Nouveau-Mexique, pour construire la bombe A, sous la direction du physicien américain Robert Oppenheimer. Le premier essai eut lieu à l’aube d’un matin de juillet 1945 à Alamogordo, et en entendant la fantastique déflagration et en voyant le nuage noir en forme de champignon s’élever dans le ciel, Oppenheimer sut que le monde ne serait plus jamais le même. Deux vers de la Bhagavad-Gita lui traversèrent l’esprit :

« Je suis devenu la mort,
Je me suis transformé en destructeur des mondes. »

sur l’ordre du président américain Harry Truman, deux bombes furent lâchées trois semaines plus tard, les 6 et 9 août 1945, sur les villes d’Hiroshima et de Nagasaki, les rasant entièrement et tuant plus de la moitié de leurs populations.

Oppenheimer refusa dans les années 1950 de participer à la construction d’une bombe encore plus puissante, la bombe H (celle-ci dérive son énergie de la fusion de l’hydrogène, tandis que la bombe A tire la sienne de la fission de l’uranium et du plutonium).

J’ai été très choqué d’apprendre que certains grands scientifiques américains, comptant parmi eux des lauréats du prix Nobel, avaient participé pendant la guerre du Vietnam aux travaux de la « division Jason », un comité d’experts constitué par le Pentagone dans le but de développer des techniques de guerre et de nouvelles armes.
J’étais révolté à l’idée que ces têtes pensantes des départements de science des universités américaines puissent se rassembler plusieurs mois chaque année afin de concevoir des armements dont ils savaient pertinemment qu’ils allaient être utilisés pour tuer.


La créativité scientifique doit-elle être contrôlée ?

la prolifération nucléaire, la destruction de l’environnement, le clonage, les manipulations génétiques et peut-être la sélection de certains types d’êtres humains.

Faut-il pour autant contrôler la recherche ? Je ne le pense pas. Je crois fermement en la liberté de chercher. L’imagination doit être débridée, sinon elle s’étiole. La créativité doit pouvoir se manifester sans contrainte, sinon elle meurt.

Pour qu’il ait son mot à dire, le public doit être bien informé, sous peine d’être manipulé.

On sait désormais modifier les gènes de façon à choisir le sexe, la taille, la couleur des yeux ou des cheveux de l’enfant à naître. Ce bricolage génétique risque de déraper et, entre de mauvaises mains, peut faire réapparaître les thèses eugénistes nazies ou marxistes : hiérarchie des « races », préservation des élites, élimination des « déviants et inférieurs ».

au début des années 1980, en Californie, des femmes au quotient intellectuel exceptionnel ont été fécondées par le sperme de récipiendaires du prix Nobel déposé dans une banque afin de faire naître des jeunes ultraperformants. Cette idée reposait sur la thèse selon laquelle l’intelligence serait transmise héréditairement, ce qui n’a jamais été démontré scientifiquement. L’homme possède aujourd’hui le pouvoir de cloner des animaux (nous avons tous en mémoire le premier clonage réussi d’un mammifère, celui de la brebis Dolly en 1997), et certains chercheurs travaillent déjà sur le clonage d’êtres humains. Faut-il bannir tout clonage humain ou peut-on l’autoriser sous certaines conditions ?

La spiritualité m’aide à fonder une éthique. Pour un bouddhiste, le bien et le mal n’existent pas en soi. Il n’y a de bien et de mal qu’en termes de bonheur et de souffrance causés à soi-même ou à autrui. Si je réussis à faire naître en moi une attitude altruiste telle que je sois viscéralement concerné par le bien des autres, cet altruisme devient le plus sûr guide de mon jugement.

Le bouddhisme compare l’esprit à un cristal qui prend la couleur de l’endroit où on le pose. Il est neutre, et ce sont nos intentions qui déterminent le caractère véritable de nos actes. Je formulerais mon critère de choix entre ce que je dois faire et ce que je dois éviter par : Le respect de l’humanité et de son écosphère à tout prix.


Savoir ne suffit pas pour appréhender le réel

L’effort spirituel doit aboutir à une transformation profonde de notre manière de percevoir le monde et d’agir sur lui. Il ne suffit pas de savoir, comme dans le cas d’un physicien quantique, qu’il existe une interdépendance entre l’observateur et l’observé, que notre conscience ne peut être isolée de la réalité globale du monde des phénomènes, encore faut-il reconnaître par L’expérience personnelle que notre conscience fait partie de cette globalité.

Notre esprit doit assimiler les implications de cette découverte, et notre vie doit s’en trouver transformée.

Le pratiquant accompli du bouddhisme sait que la réalisation vécue de l’interdépendance se traduit par une compassion irrésistible envers tous les êtres – une compassion qui modifie son existence jusque dans sa fibre la plus intime. Passer ainsi d’une connaissance théorique, qui risque de n’avoir que des effets virtuels, à l’expérience directe est la clé de l’éthique.

Lorsque l’éthique est le reflet de nos qualités intérieures et guide notre comportement, elle s’exprime naturellement dans nos pensées, nos paroles et nos actes, et devient source d’inspiration pour les autres. L’éthique est donc fondée sur une adéquation profonde entre la théorie et le vécu.

Comment arriver à une telle adéquation ? De façon graduelle. Nous commençons par l’écoute et l’étude, nous poursuivons par la réflexion intellectuelle pour culminer dans l’intégration en notre être, grâce à la méditation, d’une nouvelle perception des choses et d’un nouveau comportement. Méditer veut dire, en l’occurrence, se familiariser avec cette nouvelle perception du monde. De la compréhension naît la méditation, laquelle s’exprime en actes. On passe ainsi sans discontinuité de la connaissance à la réalisation intérieure, puis à l’éthique vécue.

Notre société produit peu de sages. Elle crée certes des comités d’éthique constitués de grands penseurs, mais en Occident, les critères de sélection des membres des « comités de sages » reposent surtout sur leurs réalisations professionnelles, au détriment des qualités humaines. Or il est clair qu’un véritable sage doit l’être à la fois par l’esprit et par le cœur.

Les Grecs pensaient que la raison était toute-puissante, qu’elle pouvait résoudre tous les problèmes et appréhender tous les phénomènes. Mais la science, à mesure qu’elle progresse, s’est rendu compte que la raison ne peut pas, dans certains cas, aller au bout du chemin. La mécanique quantique et la théorie du chaos ont introduit dans la science les notions d’incertitude, d’indétermination et d’imprédictibilité. Plus encore, le mathématicien Kurt Gödel a démontré en 1931 un théorème – connu aujourd’hui sous son nom – qui fait de l’incomplétude une affaire de logique.

Ce célèbre théorème contient le résultat suivant, qui est peut-être le plus extraordinaire et le plus mystérieux de toutes les mathématiques : un système d’arithmétique cohérent et non contradictoire contient toujours des propositions « indécidables », c’est-à-dire des énoncés mathématiques dont on ne peut jamais dire par le seul raisonnement logique s’ils sont vrais ou faux. D’autre part, on ne peut pas démontrer qu’un système est cohérent et non contradictoire sur la seule base des axiomes qu’il contient ; pour ce faire, il faut sortir du système et imposer un ou des axiomes supplémentaires qui lui sont extérieurs. Ce qui veut dire que le système est incomplet en soi. Voilà pourquoi le théorème de Gödel est souvent aussi appelé « théorème d’incomplétude ».

Bien que Gödel n’ait abouti à ce résultat que pour un système d’arithmétique, les conséquences de ce coup de tonnerre dans le ciel serein des mathématiques ont été énormes. Bien au-delà du domaine des mathématiques, elles portent aujourd’hui encore sur des domaines de la pensée aussi divers que la philosophie ou l’informatique : en philosophie, parce que ce théorème montre que le pouvoir de la pensée rationnelle n’est pas sans limites ; en informatique, parce qu’il révèle l’existence de problèmes de mathématiques qui ne pourront jamais être résolus par un ordinateur. Le théorème de Gödel implique qu’il existe toujours une limite à notre connaissance d’un système donné, car nous faisons nous-mêmes partie de ce système. Pour aller au-delà de cette limite, il nous faudrait en sortir.

Je pense que la spiritualité (et le bouddhisme en particulier) a un rôle à jouer là où les limites de la science laissent un vide à combler, un vide qui touche à la transformation personnelle et à la connaissance de notre esprit. La spiritualité donne sur le réel une vue que la science est incapable de dispenser, parce que celle-ci est incomplète au sens du théorème de Gödel.

Le principe d’incertitude de Heisenberg selon lequel on ne peut jamais connaître à la fois la vitesse et la position d’une particule a une forme mathématique bien définie. Tout comme ce sont les mathématiques qui ont servi à Gödel à prouver qu’on ne peut pas démontrer certaines propositions dans un système d’arithmétique (c’est ce qu’on appelle la « méta-mathématique »).

Le chaos et l’indétermination permettent à la nature de s’abandonner à un jeu plus créatif, de produire du nouveau non contenu implicitement dans ses états précédents, d’échapper à un déterminisme rigide et stérile.

la nature se montre spontanée et ludique en jouant avec les lois naturelles pour créer de la nouveauté. Le livre de la nature n’est pas écrit une fois pour toutes, il s’élabore au fur et à mesure.


La science me laisse libre

Je suis persuadé que la science est loin d’être la seule fenêtre qui nous permette d’accéder au réel. Il serait prétentieux, de la part d’un scientifique, d’affirmer le contraire. La spiritualité, au même titre que la poésie ou l’art, en constitue une autre, complémentaire de la science, pour contempler le monde.
Jamais la science ne pourra aller seule jusqu’au bout du chemin.